BazingDoc : La sélection naturelle au delà de la biologie et la mémétique

Tout d’abord désolé d’avoir mis autant de temps à publier/réadapter ce texte Mais j’avais d’autres choses à préparer en priorités (auxquelles s’est ajouté la préparation du débat de l’épisode 11)
Si vous avez des questions posez les plutôt ici qu’en commentaire du post de l’épisode 10 ce sera plus pratique pour moi de centraliser ici. Si vous voulez consulter d’autres chroniques (bazingcast) sur la sélection naturelle et plus particulièrement sur Lyssenko vous pouvez écouter l’épisode 5 et/ou lire l’article détaillé correspondant.

Si le concept de sélection naturelle découvert par Darwin a incontestablement grandement façonné la biologie contemporaine, ce principe assez simple à appréhender pour un profane ne semble pas nécessairement limité au seul champ de la biologie. Dans le texte qui va suivre je vais tenter de vous mettre en perspective le contexte de l’émergence de l’apparition de la mémétique en commençant par un historique/panorama (non exhaustif) des applications de la sélection naturelle en sciences sociales et tout particulièrement en économie. Dans une seconde partie j’essaierai de vous présenter la théorie des mèmes proposée par Richard Dawkins.

Les différents champs d’application de la sélection naturelle

Pour commencer deux petits paragraphe sur ce que je ne vais pas développer en détail ici :

Certaines des applications les plus fructueuses de la sélection naturelle en périphérie de la biologie sont certainement la sociobiologie (études des comportements sociaux animaux) et la psychologie évolutionniste qui consiste à expliquer la psychologie humaine par les mécanismes de la sélection naturelle en considérant que ce phénomène de sélection a eu lieu dans un environnement aujourd’hui disparu (les sociétés de chasseurs cueilleurs du pléistocène).

La linguistique évolutionniste a deux histoire courtes : apparue au milieu du 19ème siècle avec des auteurs tels que August Schleicher, elle disparait peu de temps après pour cause d’absence de données fossiles. Le domaine réapparait à la fin du 20ème siècle avec Steven Pinker and Paul Bloom qui publient un article intitulé Natural Language & Natural Selection où ils tentent en s’appuyant sur une approche multidisciplinaire de montrer que contrairement aux intuitions de Noam Chomsky et Stephen Jay Gould (qui considèrent le langage comme un éventuel « effet secondaire » de la sélection naturelle)  il est possible d’expliquer au moins partiellement la linguistique par la sélection naturelle.

Parmi les autres applications de la sélection naturelle plus loin de la biologie on peu citer l’économie. L’idée de lier théorie de l’évolution et économie n’est pas nouvelle, elle date au moins de Thorstein Veblen et de son article Why is Economics Not an Evolutionary Science publié en 1898. Silva et Teixeira ont remarqué (dans une étude de 2006) que cette idée semble gagner rapidement en popularité : entre 1986 et 2005 le nombre d’articles, contenant le mot clef évolution, publiés dans des journaux économiques, semble croitre exponentiellement pour atteindre 1% des publications en 2005. Dans un article de 2008 (What is specific about evolutionary economics) Ulrich Wit, distingue, selon qu’elles soient ou non monistes et qu’elles soient ou non darwiniennes, quatre façons d’aborder la notion d’évolution en économie de manières différentes :

  • Le darwinisme universel (Darwinienne et moniste)
  • L’approche Schumpeterienne (non darwinienne et dualiste)
  • L’approche « néoschumpeterienne » (darwinienne et dualiste)
  • L’approche naturaliste (non darwinienne et moniste)

L’approche de Schumpeter

La vision de l’économie que Schumpeter propose au début de sa carrière (1912) est assez loin de la sélection naturelle : Schumpeter se méfie du monisme de Darwin et préfère parler de changements plutôt que d’évolution de peur d’être associé aux idées du biologiste. Pour lui le moteur de ce changement est l’innovation des entrepreneurs et  le mécanisme de diffusion est la copie (point intéressant à noter dans une optique mémétique qui sera développée plus loins). Par la suite Schumpeter développera plus amplement la différence entre invention et innovation, insistera beaucoup sur le rôle supposé héroïque de l’entrepreneur, s’intéressera aux cycles économiques mais ne développera pas davantage la notion d’évolution en économie.

L’approche Néo-shumpeterienne

Les élèves et successeurs directs de Schumpeter ne s’intéressent pas à la notion d’évolution et il faut attendre 1982 pour qu’apparaisse, avec Nelson et Winter la synthèse néo-schumpéterienne. Nelson et Winter cherchent à démontrer que les adaptations des sociétés aux changements économiques ne doivent pas nécessairement être comprises comme des choix délibérés et optimaux choisis entre différentes options. Pour eux, grâce à la course à l’innovation, technologie et industries co-évoluent et nourrissent un processus de croissance économique qui ne s’équilibre pas.

Les néo-schumpetériens opposent l’approche classique de l’économie (on en explique le fonctionnement en postulant que les acteurs économiques agissent de façon rationnelle s’ils ont en leur possession suffisamment d’informations)  à l’approche évolutionniste dont l’intérêt est justifié par l’incertitude et l’insuffisance d’information dont les acteurs économiques ont connaissance, en pratique, pour prendre des décisions. En effectuant l’analogie avec la sélection « naturelle » on trouve facilement un certain nombre de ressemblances : les néo-schumpetériens postulent des firmes équivalentes à des être vivants, des règles et routines « rule-bound behavior and organizational routines » mises en place et suivies par ces firmes telles que la production, le choix des prix, la politique de recherche et de développement, etc., qui sont équivalentes aux gènes et un contexte économique équivalent à l’environnement naturel. Néanmoins les spécificités économiques sont nombreuses : on introduit la notion d’apprentissage, de profit, de croyances des firmes et de réévaluation de ces croyances lors d’une baisse des profits en dessous d’un seuil critique. Dans Progrès technique, évolution économique et sélection naturelle (1990) Ehud Zuscovitch relève cinq propriétés caractéristiques de la sélection « naturelle » appliquée à l’économie (par rapport à la sélection naturelle mais aussi par rapport aux théories économiques classiques) :

  • Elle est non déterministe (contrairement aux théories économiques classiques)
  • Il y a apprentissage et donc une forme d’hérédité des caractères acquis (contrairement à la théorie de l’évolution néo darwinienne)
  • La survie n’est pas forcément binaire et trouve son équivalent dans les profits que font ou non les firmes (parmi les entreprise qui ne font pas faillite les firmes qui font des profits importants survivent mieux que celles qui font de moindres profits)
  • L’apprentissage des bonnes règles (qui pourrait se traduire par la diffusion des bons mèmes en mémétique) se fait par imitation des bonnes firmes et par augmentation de leur taille et donc de leur poids économique
  • Le processus de sélection ne peut (seul) assurer que les « règles », qui persisteront à l’équilibre, seront optimales

Naturalisme et darwinisme universel

Darwin lui même avait déjà suggéré que les mécanismes concernant l’évolution  des espèces animales qu’il avait découvertes pouvaient également s’appliquer à l’évolution de la culture humaine.

Le groupe des « économistes naturalistes » que définie Ulrich Witt ne partage pas à proprement parler une pensée unifiée. L’objet de ce texte étant les applications de la sélection naturelle en dehors du champ classique de la biologie on mentionnera surtout un auteur naturaliste que  Cyril Hédoin présente dans The Idea of Evolution in Economics : From Veblen To Generalized Darwinism comme l’un des précurseur du darwinisme universel : Thorstein Veblen.

Les travaux de l’économiste américain Thorstein Veblen datent de la fin du 19ème siècle début 20ème. Sa théorie, résumée en 2010 par Cyril Hédoin, est alors la suivante : la sélection naturelle a non seulement lieu au niveau génétique mais à une multitude de niveaux, en particulier au niveau des institutions et des habitudes humaines. Les caractéristiques instinctives humaines héritées de la génétique déterminant en partie l’environnement dans lequel s’effectue la sélection. S’ensuit une coévolution entre habitudes et institutions, chacune contribuant à déterminer l’environnement de l’autre. La sélection naturelle intervient donc de manière continue entre au moins trois niveaux (biologique, habitudes mentales, institutions). Néanmoins il faut noter que ce texte se présente davantage comme une relecture de Veblen à travers les connaissances acquises et le prisme du darwinisme universel que comme une présentation objective des idées de l’économiste.

Le schéma suivant (de Cyril Hédoin) résume cette vision :

En 2010 Cyril Hédoin propose une définition claire du darwinisme universel / généralisé : « On peut trouver à tous les niveaux ontologiques des systèmes de population complexes définit comme des populations d’entités partiellement similaires et évoluant dans un contexte de rareté relative. Ces entités ont besoins d’accéder à des ressources pour survivre et se reproduire et, du fait du contexte de rareté, doivent résoudre des problèmes d’adaptation. Plus une entité est efficace dans la résolution de ces problèmes, plus ces taux de survie et de reproduction seront élevés, engendrant l’apparition de nouvelles entités qui lui sont relativement similaires. La thèse centrale du darwinisme généralisée est que tous ces systèmes de population complexes évoluent à partir d’un processus fondé sur les trois principes darwiniens de la variation, de la réplication et de la sélection. »

Le succès puis le rejet du Darwinisme social (doctrine développée à l’origine par Herbert Spencer considérant les guerres et les inégalités sociales comme moteur du progrès et ayant servi de justification à nombre d’idéologies détestable : le colonialisme, l’eugénisme, le fascisme et le nazisme) pendant la première moitié du 20ème siècle rendirent suspect l’application des idées de Darwin en dehors du champ de la biologie. Vers 1950, Donald T. Campbell, dans la lignée de Veblen, proposa une application du principe de sélection naturelle dans les sciences sociales en tentant d’expliquer le développement des connaissances par ce mécanisme. Il est à l’origine de l’expression «
Blind Variation and Selective Retention » et de l’épistémologie évolutionniste…

Ce n’est donc qu’en 1982 qu’apparaitra le terme Darwinisme universel dans un article du même nom de Richard dawkins. Dawkins y développe l’idée que toute autre forme de vie présente dans l’univers y a évolué grâce au mécanisme de la sélection naturelle…

Plus récemment  Geoffrey M. Hodgson, Thorbjørn Knudsen auteurs Why we need a generalized Darwinism, and why generalized Darwinism is not enough (2005)ont significativement contribué  à l’essor du darwinisme universel.  Dans leur article Geoffrey M. Hodgson, Thorbjørn Knudsen s’efforcent de contrer les arguments dualistes des opposants au darwinisme universel. A la question de l’auto-organisation les auteurs répondent que l’auto-organisation doit être vue comme un complément à la sélection naturelle l’un et l’autre n’expliquant pas les mêmes choses (l’auto-organisation expliquant l’apparition  la sélection expliquant l’adaptation).  A ceux qui considèrent (comme Ehud Zuscovitch et bon nombre de néo-schumpetériens) qui opposent une évolution darwinienne en biologie à une évolution lamarckienne en sciences sociales Geoffrey M. Hodgson, Thorbjørn Knudsen proposent de distinguer Darwinisme (caractérisé par le mécanisme de sélection naturelle), Weismannisme / neo-Darwinisme (caractérisé par la sélection naturelle + la non transmission des caractères acquis) et un Lamarckisme réinventé cumulant transmission des caractères acquis et sélection naturelle. Si historiquement la proposition peut sembler choquante, elle est justifiée pour Hodgson et Knudsen par l’incapacité d’un Lamarckisme dépourvue de sélection naturelle à d’éviter la transmissions d’une modification néfastes. A ceux qui considère que l’intentionnalité (présente en science sociale) va à l’encontre du principe de sélection naturelle les auteurs répondent  que cette intentionnalité est basé sur des informations elle-même tirée de l’environnement et qu’elle n’est au final que la façon dont la sélection s’exerce. A ceux qui soulignent les différences de rythme/rapidité entre évolution biologique et évolution en science sociale  et Hodgson et Knudsen ripostent que l’évolution du vivant n’a pas lieu au même rythme si l’on considère des bactéries ou si l’on considère des mammifères. Plus généralement les auteurs soulignent que la sélection darwinienne peut s’appliquer d’une multitude de façon sans pour autant que le mécanisme change et développent l’exemple de la sélection artificielle : “The essential characteristic of artificial selection is that humans manipulate the criteria or environment of selection; the selection process is under the control of a human agent. However,it would be a misunderstanding to see articial selection as an alternative to natural selection.Darwin did not propose that ‘articial’ and ‘natural’ selections are mutually exclusive. On the contrary, he used articial selection as an exemplar for natural selection. Furthermore, at a highlevel of abstraction, articial and natural selection share an identical denition (Hull, 1988; Price,1995; Knudsen, 2004). “ Enfin Hodgson et Knudsen insistent sur le fait que le mécanisme de sélection « darwinienne » est qu’un grand principe qui ne suffit as à lui seule à expliquer l’évolution en biologie ou en science sociale mais qui y contribue grandement et qui s’applique sur différents modes aussi bien en biologie qu’en sciences sociales : « A generalized Darwinism cannot itself give us a full, detailed explanation of evolutionary processes or outcomes. It is more a meta-theoretical framework than a complete theory. For the evolutionary social sciences, as elsewhere, Darwinian general principles are necessary but not sufcient. »

La théorie des mèmes :

La théorie

Une autre théorie peut se classer dans le darwinisme Universel (Susan Blackmore s’en réclame, Richard Dawkins est le créateur du terme) : la théorie des mèmes apparue dans un chapitre du Gène Egoïste de Richard Dawkins. Par la suite le concept a été développé par Susan Blackmore, Daniel Denett et quelques autres.  Les biologistes évolutionnistes considèrent généralement, depuis August Weismann, que la sélection naturelle (et donc l’évolution) ont lieu dès qu’un réplicateur se retrouve soumis à trois éléments: variations (modification aléatoire des caractéristiques du réplicateur), hérédité (transmission de ces caractéristiques vers sa descendance), sélection (environnement limité où l’ensemble des réplicateurs ne peuvent survivre). Les gènes satisfont ces trois critères, mais pour les partisans de la théorie des mèmes il existe un second réplicateur satisfaisant ces critères : le  « mème».

La vision de la mémétique de Dawkins et Blackmore est basée sur une conception « adaptationiste » de l’évolution et une sélection naturelle centrée sur les gènes (ou les être vivants ne sont que les véhicules de leur gènes) que développe amplement Dawkins dans Le gène égoïste.

Mais qu’est-ce qu’un mème ? Dawkins, inventeur du terme (qu’il fait dériver du Grec mimesis signifiant imitation), les présentent comme des « unités d’information contenues dans un cerveau, échangeable au sein d’une société ». L’Oxford English Dictionary définit le mème comme « un élément d’une culture (prise ici au sens de civilisation) pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier par l’imitation ».

Contrairement aux théories abordées au début de ce texte (telle celle de Veblen), si l’on reste dans une vision moniste du monde il n’est ici plus question d’une sélection naturelle appliquée en continue sur une multitude d’entités ici la sélection de s’applique qu’au deux seuls réplicateurs satisfaisant les critéres nécessaires (variation, héritabilité, sélection) que sont les mèmes et les génes.

Comme le montre Susan Blackmore, qui a consacré un livre, La théorie des mèmes, au sujet, les mèmes sont intrinsèquement liés à la capacité d’imiter. D’après elle si cette capacité existe dans le monde animal (oiseaux chanteurs, primates, cétacés…) il n’existe qu’un seul imitateur généraliste (apprentissage naturel par l’imitation comme me ferait remarquer Macros) qui utilise instinctivement cette capacité : l’homme. L’avantage évolutif en terme de sélection naturelle de la capacité à imiter semble indiscutable (ne pas avoir à redécouvrir chaque innovation, voler les innovations intéressantes). Suzan Blackmore considère qu’il est possible de décomposer l’apparition de l’imitation en trois ou quatre étapes :

  • L’homme devient imitateur généraliste, l’algorithme darwinien sélectionne les meilleurs imitateurs.
  • Les meilleurs imitateurs ont un avantage adaptatif, l’algorithme darwinien sélectionne les gènes pour « imiter les meilleurs imitateurs ».
  • « Sélection en faveur de l’accouplement avec les meilleurs imitateurs » il est dans « l’intérêt » des gènes de pousser leur « véhicule » à s’accoupler avec de bons imitateurs qui ont de meilleures chances de survie et dont les descendants auront donc aussi de meilleurs chances de survie et maximiseront ainsi les chances de réplication des gènes des « véhicules » considérés.
  • Etape facultative et hypothétique : « la sélection sexuelle » à partir du moment où les véhicules s’accouplent préférentiellement avec les meilleurs imitateurs il faut être un bon imitateur pour maximiser les chances que nos gènes soient transmis.

Pour Suzan Blackmore c’est l’apparition de l’imitation (et la « pression mémétique ») qui explique l’augmentation progressive de la taille du cerveau humain (à la notable exception de l’homme et des dauphins le rapport masse corporelle masse du cerveau reste à peut près constant chez les être vivants) : cette augmentation ne donnant pas directement, en termes de survie, un avantage suffisamment significatif pour compenser son coût énergétique élevé, elle augmente par contre immédiatement la capacité à imiter (chez les être vivant ayant cette capacité). [Il est à noter qu’en effet les animaux disposant des meilleurs capacités à imiter sont ceux qui ont le ratio masse du cerveau/ masse corporelle le plus élevé ce qui renforce l’idée de lien entre la taille du cerveau et la capacité à imiter mais affaiblit en même temps la vision d’une capacité à imiter spécifiquement humaine].

Il est important de remarquer que la capacité à imiter étant de « nature » généraliste à aucun moment on ne s’assure que les éléments imités soient utiles (= aident à la propagation des gènes ou à la survie du véhicule) pour que ce système fonctionne il faut juste que bénéfice des imitations de choses utiles – coût des imitations inutiles – coût de la capacité à imiter > 0. Une fois l’imitation apparue, la sélection naturelle (génétique)  favorisant les meilleurs imitateurs, un nouveau processus s’enclenche : la sélection mémétique.

Un mème est « quelque chose de transmis par l’imitation » : c’est bien un réplicateur, il y a bien variation (imitation inexacte),  hérédité (puisque réplication/imitation), et sélection (car le cerveau humain ne peut pour des questions de mémoire et de temps imiter à l’infini).

Reste à déterminer quels liens sélection génétique et sélection mémétique entretiennent : pour de nombreux auteurs la sélection mémétique n’est qu’un avatar de la sélection génétique appliquée aux sciences sociales et au final seule la sélection génétique guide réellement l’évolution (en cas de conflit la sélection génétique prime sur la sélection mémétique). Pour d’autres, sélection mémétique et sélection génétique ont nécessairement des intérêts similaires. Pour Suzanne Blackmore, qui théorise sans doute la vision la plus ambitieuse de mémétique, les gènes se propageant exclusivement verticalement (de parents à enfants) tandis que les mèmes se propageant à la fois verticalement et horizontalement (entre personnes non apparentées) l’intérêt des mèmes peut donc entrer en conflit avec celui des gènes et ces derniers ne déterminent pas forcément le sens de l’évolution en cas de conflits.

La mémétique permet alors d’expliquer certaines étapes de l’évolution humaine que la sélection naturelle appliquée aux seuls gènes explique mal comme par exemple le langage, l’altruisme, l’adoption, ou l’existence d’idéologie prônant le célibat qui seraient alors des stratégies mémétiques visant à s’assurer que l’hôte consacre l’essentiel de son temps à la propagation mémétique et non à la propagation génétique.

A un autre niveau Suzan Blackmore présente les religions, les entreprises, les partis politiques… comme des regroupements de mémes ou mémeplexe qui maximisent ainsi leurs chances de réplication. On remarquera que la mémétique arrive a englober certaines théories présentées précédemment qui deviennent dans ce paradigme l’étude de certains mèmes spécifiques.

Dans notre montre moderne se pose la question des mémes écris et numérisés : livres et programmes informatiques sont ils des mèmes ? Si l’on doit s’en tenir à ce qui est mémorisable par un humain seul un poème perd t’il son statut de même lorsqu’il passe sur un support écrit… La notion de véhicule peut être utile pour répondre à ces questions. Dans La théorie des mèmes Suzan Blackmore (publié en 1999 dans version anglaise) préfères ne pas prendre parti et se contenter de qualifier de même ce qui se transmet par l’imitation. Mais dans une TED conférence de 2008 et dans un article : The Third Replicator Suzan Blackmore introduit une nouvelles idée et envisage l’arrivée à moyen termes de mèmes technologiques auto-suffisants et auto-répliquants (n’ayant pas besoin du cerveau humain dans leur processus de réplication/variation) qu’elle nome tèmes (le terme ne semble pas pour le moment avoir rencontré un succès notable).

Quelques oppositions

La question de la capacité à imiter chez les animaux (et de la culture dans le monde animal)  ne semble pas forcément résolue d’avance. Outre la question des cétacés qui reste entière, Damien Jayat dans « Les animaux ont-ils une culture » suggère que certains animaux (cétacé, chimpanzé, éléphants…) possèdent peut-être enseignement, langages et conscience de soi. Suzanne Blackmore lie ces trois notions à sa théorie des mèmes et en fait quelque chose de spécifiquement humain. Si Damien Jayat n’apporte pas de réponses définitives à la question de la présence de culture dans le monde animal, l’éclairage qu’il apporte semble suffisant pour se demander s’il existe une différence de nature (comme le pense Suzan Blackmore) ou une différence de degré entre la capacité d’imitation chez les hommes et chez certains animaux. On peut alors légitimement se poser la question de savoir s’il est possible de construire une théorie des mèmes commune à l’homme et à certains animaux.

Dans un tout autre domaine le démographe Emmanuel Todd (dont je parle dans bazingcast 2 ) a étudié la question de la diffusion de l’alphabétisation (ce qui en terme de mémétique se traduirait par la transmission d’un mème) et considère que plus que les volontés politiques, ce sont les structures familiales qui déterminent la rapidité de transmission de l’alphabétisation. Pour lui les familles scandinaves, allemandes et japonaises sont celles qui favorisent le plus une alphabétisation rapide et elles sont toutes à la foi, inégalitaire (la répartition des héritages n’est pas homogène entre les enfants), bilatérales (pas de domination du père sur la mère (patriarcale) ou de la mère sur le père (matriarcat)) et surtout caractérisé par une forte verticalité (plusieurs générations susceptibles de vivre dans un même foyer, autorité des parents sur les enfants). Or, du point de vue de la mémétique, cette nécessité de forte verticalité est surprenante : on aurait pu s’attendre à ce que ce soit les sociétés qui favorisent les relations horizontales qui permettent la diffusion la plus rapide des mèmes. Ce point ne remet pas en cause la théorie des mèmes en elle-même mais elle relativise les divergences de la pression génétique et de la pression mémétique…

Il est aussi à noter que la vision de l’évolution de Dawkins (présentée dans le gène égoïste et principalement centré autour du gène) est quelque peu remise en question par l’épigénétique, la dérive génétique, la place occupée par les mitochondries etc. La théorie des mèmes ayant été construite comme une analogie de la sélection naturelle au monde des idées on peut se demander si elle reste légitime quand la base de cette comparaison est remise en cause. Suzan Blackmore suggère qu’une notion plus large permettant d’englober aussi bien les gènes que des réplicateurs basés sur l’ARN serait plus pertinente.

Aucun de ces trois points n’invalide la mémétique par contre ils invitent tous à reconsidérer sa périphérie et ses champs d’application.

Au nombre des développements plus hasardeux de la mémétique on peut aussi citer Le principe de Lucifer dans le quel Howard Bloom mélange mémétique, émergence de supra organisme, sélection de groupe, principe préséance appliqué à ces groupes et sans doute un peu de darwinisme social pour finalement proposer la visions d’homme cellule destructible servant les intérêts d’un super organisme (« mémeplexe » ?), et de la violence comme principal moteur de l’évolution.

On a pu constater que les applications de la sélection naturelle en dehors de son domaine d’origine sont nombreuses. On aurait pu aussi s’intéresser aux applications existantes en matière d’intelligence artificielle en particulier les simulations de vies artificielles que ce soit pour « tester » / « étudier » la sélection naturelle (avec des logiciels tels qu’avida ou avec l’étude Evolving Virtual Creatures and Catapults ) ou pour rechercher des solutions innovantes à des problèmes concrets (tel, par exemple, l’apprentissage du déplacement à des robots). Les publications sur l’évolution appliquée ou utilisée en IA sont nombreuses et semblent extrêmement intéressantes. Mais en se limitant aux domaines présentés ici l’une des applications potentiellement les plus riches de promesse semble être la mémétique : sa portée parait plus universelle que bon nombre d’applications dans différents domaines précis des sciences sociales (puisque la mémétique semble avoir l’ambition de toutes les recouper). L’enjeu de ce domaine semble au final à la fois de savoir dans quelle mesure la mémétique ou le darwinisme universel sauront reformuler et synthétiser (dans une forme de réductionnisme des sciences sociales à la biologie) l’ensemble de ces théories mais aussi de savoir dans quelle mesure la mémétique est capable de proposer de réelles explications nouvelles à des phénomènes sociaux qui ne soient pas juste des reformulations de théories antérieures dans ce nouveau paradigme.

David MEDERNACH

Si vous voulez en savoir plus sur les mèmes, outre wikipédia je vous conseille tout particulièrement de vous lancer dans la lecture de la théorie des mèmes de Suzanne Blackmore et le gène égoïste de Richard Dawkins.

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